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Yémen. Le spectre de la guerre confessionnelle

, par  Laurent Bonnefoy , popularité : 63%
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Cet article provient d'une source externe à NJ sans autorisation mais à titre d'information.

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La dimension confessionnelle du conflit yéménite est souvent caricaturée, dès lors qu’elle est intégrée dans les enjeux régionaux de rivalité entre l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite. Si elle est une composante indéniable de la confrontation entre les houthistes et leurs ennemis, elle a été inégalement activée au fil des combats. Elle semble néanmoins faire son retour, au moment où la violence remonte d’un cran.

Le mouvement houthiste est indissociable d’un processus de renouveau de l’identité religieuse zaydite. Spécifique aujourd’hui au Yémen, elle a émergé dans les premiers siècles de l’islam dans l’Irak actuel, dans le sillage de la révolte des partisans d’Ali Ibn Abi Taleb, cousin et gendre du prophète Mohammed, qui donneront naissance aux diverses branches du chiisme . Elle s’est ensuite déployée à la fin du IXe siècle dans le sud-ouest de la péninsule arabique. Dans les montagnes du Yémen, les zaydites ont exercé une tutelle politique et religieuse à travers le régime de l’imamat qui perdure depuis un millénaire. Devenu une forme de monarchie héréditaire au début du XXe siècle, celui-ci est déposé en 1962 avec l’avènement du régime républicain contre lequel l’Arabie saoudite s’engage .

Réinventer l’identité zaydite

Dès lors, le zaydisme, auquel on estime qu’environ 40 % des Yéménites se rattachent formellement, a perdu de sa signification politique et religieuse. Bien que les élites républicaines soient majoritairement d’origine zaydite, elles n’attachent généralement pas d’importance particulière à cette identité. Elles contribuent, tel le président Ali Abdallah Saleh, à développer une forme d’identité musulmane générique qui prétend effacer les distinctions avec la majorité sunnite1.

Ce processus, ancré historiquement et appuyé sur un mouvement ancien de réforme interne au zaydisme, est contesté à partir des années 1990 par une nouvelle génération politique qui n’a pas connu l’imamat et plaide, impressionnée par les succès de la nouvelle République islamique d’Iran, pour une réinvention du zaydisme. Cette jeunesse se sent en outre frustrée par sa marginalisation économique, symbolique et politique, ainsi que par le développement, encouragé par l’État, du salafisme dans son environnement. Parmi les tenants de cette option identitaire encore très minoritaire, Hussein Al-Houthi, député et fils d’une figure religieuse, descendant du prophète Mohammed , occupe une place centrale. Il organise des activités religieuses et éducatives valorisant le zaydisme. Il prononce des conférences qui, notamment, contestent l’ordre international dominé par les États-Unis.

Les guerres de Saada

L’émergence politique du mouvement houthiste se fait par ailleurs dans le contexte de la guerre d’Irak consécutive à l’invasion états-unienne de 2003 qui alimente les tensions entre sunnites et chiites à l’échelle du Moyen-Orient. Ce cadre a immédiatement donné à ce groupe une coloration confessionnelle. Il a pu être sans difficulté renvoyé à une identité chiite pro-iranienne qui n’était alors pourtant pas évidente tant les houthistes s’inscrivaient dans une histoire yéménite singulière.

Pour légitimer son offensive armée contre les houthistes lancée en juin 2004 à Saada, le pouvoir yéménite a en particulier souligné leur collusion avec l’Iran et ses alliés. Il les a accusés par exemple d’avoir adopté le drapeau jaune du Hezbollah libanais , mouvement chiite, pour remplacer le drapeau national. Le décès de Hussein Al-Houthi en septembre 2004 ne met pas fin au conflit. Son père puis son demi-frère, Abdelmalik, prennent sa suite.

Quelques années plus tard, en 2009, et alors que les guerres de Saada se poursuivent, le gouvernement yéménite décide de débaptiser la rue de Téhéran à Sanaa pour punir les Iraniens de leur soutien aux houthistes. Elle est renommée du nom de Neda Agha-Soltan, égérie et martyr du Mouvement vert2 contestant le résultat de l’élection présidentielle en République islamique. Parallèlement, le gouvernement yéménite instrumentalise les courants islamistes sunnites pour développer un discours religieux de stigmatisation du zaydisme, les intégrant parfois dans les forces armées qui affrontent les houthistes dans le nord du pays.

Le Printemps yéménite de 2011-2012 voit les opposants au pouvoir d’Ali Abdallah Saleh s’unir. La mobilisation révolutionnaire qui aboutit à la chute de l’autocrate qui était au pouvoir depuis 1978 est marquée par une occultation de la question confessionnelle. Les accusations de collusion avec l’Iran et de défense d’un chiisme qui serait exogène disparaissent largement. Les houthistes, malgré leurs atavismes et leur démarche ouvertement critique du nouveau gouvernement, s’intègrent dans la transition politique. Ils participent, par exemple, bon gré mal gré, à la grande conférence de dialogue national .

Aux dépens des Frères musulmans

Passée cette parenthèse révolutionnaire, fin 2013 marque une rupture. D’une part, l’ancien président Ali Abdallah Saleh accepte de s’allier d’abord secrètement avec ses anciens ennemis houthistes. Il met alors à mal le processus de transition et se venge de ses anciens alliés qui l’ont trahi lors du « Printemps yéménite ». Il offre aux houthistes des moyens militaires et financiers et leur permet de préparer leur prise de pouvoir à Sanaa. D’autre part, les houthistes s’opposent aux salafistes dans une confrontation locale autour de Saada (nord-ouest). Ceux-ci, défaits, déploient leur discours ouvertement confessionnel qui lie les houthistes à l’Iran et à l’« hérésie » chiite. Ces salafistes sont disposés, eux aussi, à chercher à se venger. Le principal leader salafiste, Yahya Al-Hajouri, prend la fuite en Arabie saoudite où il plaide pour une offensive contre ses ennemis zaydites.

Au cours de l’été 2014, la prise de pouvoir par le mouvement houthiste se fait aussi aux dépens des Frères musulmans qui avaient appuyé la transition politique. Les positions de ces derniers dans l’armée sont fragilisées et plusieurs de leurs places fortes sont capturées dans et autour de Sanaa. Cette phase laisse donc les islamistes sunnites en position de martyrs, humiliés par les houthistes et disposés à adopter une lecture confessionnalisée de la confrontation avec ceux-ci.

Lorsqu’elle lance l’opération « Tempête décisive » en mars 2015 contre les houthistes, l’Arabie saoudite prétend avant tout rétablir le gouvernement légitime. Elle développe un récit qui fait la part belle au droit international et au respect de l’esprit du régime républicain yéménite. Il est toutefois évident que le pouvoir saoudien active des leviers confessionnels contre les houthistes. Les autorités religieuses saoudiennes sont mobilisées pour lier les houthistes à la stratégie religieuse de l’Iran, un projet chiite de subversion qui s’inscrit dans un conflit millénaire. Les salafistes et les Frères musulmans, malgré leurs rivalités, sont à la pointe de la lutte contre l’emprise territoriale houthiste. Ce sont leurs bataillons qui obtiennent, au cours de l’été 2015, la libération d’Aden. Autour de Taëz (sud-ouest), autre front, le contingent salafiste emmené par Abou Al-Abbas, par exemple, s’inscrit directement dans l’effort de guerre de la coalition. La guerre au Yémen possède alors une indéniable dimension confessionnelle.

L’attachement à une forme d’islam générique

Alors que l’on aurait pu s’attendre à une accentuation de cet enjeu religieux, selon une logique mortifère éprouvée en Irak une décennie auparavant, la guerre a un effet inverse. La part religieuse, quand bien même elle demeure, devient comme taboue et les référents identitaires se transforment . Les houthistes veillent, en interne et dans leurs discours, à se présenter comme représentant l’ensemble des sensibilités religieuses. Ils cooptent des salafistes notamment. Certes, leurs politiques sont souvent particulièrement ambivalentes et sont à même de générer des tensions entre acteurs religieux, notamment pour ce qui concerne le contrôle des mosquées et le contenu des programmes scolaires. Il demeure que le rejet formel des discours de confessionnalisation par les houthistes, couplé à l’attachement de la population à une forme d’islam générique, tempère la dimension religieuse du conflit. L’attachement des houthistes à la défense des Palestiniens les inscrit aussi dans un cadre panarabe. En 2024 et 2025, les attaques du groupe yéménite en mer Rouge contre les navires commerciaux liés à Israël, puis les bombardements états-uniens et israéliens subis permettent aux houthistes de transcender les catégories religieuses.

Il en va de même côté saoudien. Dès 2018, la volonté des dirigeants du royaume de s’extraire du bourbier yéménite s’affirme progressivement. Elle aboutit en 2022 avec la mise en œuvre d’un cessez-le-feu qui perdure, de facto, jusqu’à l’été 2026. Parallèlement, les acteurs religieux et donc leur discours apte à nourrir une logique confessionnelle contre les houthistes ont été marginalisés, voire effacés, dans l’espace public saoudien.

Le retour d’une lecture religieuse

Depuis l’été 2026, et dans le contexte de la guerre déclenchée en Iran , s’opère un retour en force de la lecture religieuse du conflit yéménite. Les salafistes continuent à occuper une place prépondérante dans l’effort de guerre mené sur le terrain. Leurs leaders sont intégrés dans les instances militaires et leur discours de stigmatisation du zaydisme dans son ensemble, sans être explicite, demeure latent. De manière plutôt habile, la communication des houthistes s’est attachée à lier sa nouvelle offensive vers Bab El-Mandeb au blocus saoudien et donc à la déconnecter de la guerre en Iran ou de toute logique confessionnelle de défense du chiisme.

Acculé et devenu victime des houthistes depuis la relance de la guerre et l’annonce du blocus houthiste sur les ports saoudiens , le royaume veille de plus en plus à offrir une légitimité religieuse à sa politique. L’annonce d’une attaque de drone autour de La Mecque le 15 septembre 2026 a relancé les discours de nature confessionnelle. Les houthistes ont nié en être responsables et ont immédiatement organisé à Sanaa une grande manifestation de défense de la Mecque contre la famille Al-Saoud afin de prouver leur attachement à la ville sainte.

Le nouveau mufti saoudien, Saleh Al-Fawzan, arrivé à ce poste prestigieux fin 2025 a alors rédigé un texte condamnant les houthistes en des termes directs, les liant au diable et faisant de la lutte contre leur emprise un devoir validé par Dieu. Sa nomination, forcément approuvée par le régent Mohammed Ben Salmane, avait eu un caractère quelque peu inattendu. En effet, la logique d’effacement et de pression exercée sur les religieux depuis 2015 laissait envisager un profil plus institutionnel et falot, donc inapte à développer un discours singulier un tant soit peu autonome du pouvoir. Al-Fawzan, sans être un personnage critique, possède une audience et a connu une trajectoire marquée par des positions critiques, notamment vis-à-vis des Frères musulmans et des chiites. En avril 2026, six mois après sa nomination, ses archives en ligne dont des milliers de fatwa prononcées au fil des décennies ont été effacées d’internet afin de faire disparaitre les traces de ses positions passées.

Le texte de Saleh Al-Fawzan sur les houthistes illustre un changement côté saoudien, confirmé par certaines interventions de membres de la famille royale sur les réseaux sociaux. Ce basculement a été indirectement critiqué par un autre mufti, celui du sultanat d’Oman, Ahmed Al-Khalili , qui a de longue date loué la politique houthiste en soutien des Palestiniens et a plaidé en faveur de l’unité des musulmans. Visant implicitement Al-Fawzan, il a déclaré que la priorité devait être de protéger et libérer la Palestine, et non de se diviser.

Pour éteindre le feu confessionnel, d’autres figures du champ médiatique saoudien tentent de faire œuvre de pédagogie. Sur la chaîne saoudienne Al-Khalijiyya, l’influent journaliste Abdallah Al-Mudayfir a interrogé le 27 septembre 2026 Mohammed Azzan, ancien compagnon de route des houthistes, dans une émission opportunément intitulée, « Tout zaydite est-il un houthiste ? ». À l’évidence, la réponse attendue se veut encore surtout négative.

Les acteurs du champ religieux, face aux décideurs politiques, princes, rois ou sultans, ou aux influenceurs, ne pèsent plus très lourd dans la péninsule Arabique. D’autres enjeux sont à l’œuvre dans la légitimation des politiques mises en œuvre, à commencer par la sécurité et l’économie. Il demeure que la confessionnalisation dans les discours n’est jamais le signe avant-coureur de la concorde. Une fois enclenchée, la mécanique de polarisation des identités religieuses est difficile à stopper.

1Laurent Bonnefoy, « Les identités religieuses contemporaines au Yémen : convergence, résistances et instrumentalisations », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 2008.

2Le Mouvement vert commence le 13 juin 2009. Les manifestants accusent Mahmoud Ahmadinejad de fraude électorale. Les manifestations ont lieu à Téhéran et dans d’autres grandes villes. Il se termine en décembre 2010.

Voir en ligne : https://orientxxi.info/Yemen-Le-spe...




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