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Mineurs recrutés, meurtres sous-traités : la nouvelle face du crime en France

, par  Mickael Lelievre , popularité : 91%
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Cet article provient d'une source externe à NJ sans autorisation mais à titre d'information.

Le renseignement criminel français sonne l’alarme, et ses conclusions méritent qu’on s’y attarde sans détour. Le Sirasco, service spécialisé de la police judiciaire, publie son rapport 2026 sur l’état de la menace liée à la criminalité organisée. Ce document dresse un tableau qui dépasse largement le constat habituel sur les trafics de drogues ou les règlements de comptes entre bandes : il décrit une transformation structurelle de la criminalité, accélérée par le numérique, qui redéfinit les contours mêmes de ce que l’État peut encore contrôler sur son propre territoire.

Le phénomène central, que les analystes du Sirasco nomment la « digitalisation » du crime, est simple à formuler mais vertigineux dans ses implications. Depuis n’importe quel domicile, il est désormais possible d’accéder à des services criminels d’une diversité autrefois réservée aux initiés des milieux du grand banditisme : drogue, armes, faux documents, données policières volées et jusqu’aux services de tueurs à gages. La barrière d’entrée dans l’économie criminelle s’est effondrée. Ce n’est plus une question de réseau social hérité, de quartier ou de filiation mafieuse. C’est une question d’accès à une plateforme.

« La digitalisation a largement favorisé la rencontre entre l’offre et la demande de biens et services criminels. C’est en quelque sorte une « démocratisation » de l’accès à la criminalité. Quand un fonctionnaire corrompu vend un fichier de police, il ne le vend pas qu’à un contact, il le met à disposition de centaines de criminels dans la France entière. »

Cette formule d’Annabelle Vandendriessche, cheffe du Sirasco, est à la fois précise et inquiétante. Elle décrit un effet de bascule : la corruption, qui existait déjà, produit désormais des effets démultipliés à l’échelle nationale. Un seul agent retourné ne compromet plus une enquête locale, il alimente un marché criminel diffus, distribué, potentiellement inaccessible aux techniques d’investigation traditionnelles.

La sous-traitance du meurtre et le recrutement de mineurs

La conséquence organisationnelle de cette transformation numérique est une taylorisation du crime. Les enquêteurs observent depuis plusieurs années une ubérisation des fonctions criminelles : chaque tâche est confiée à un prestataire spécialisé, y compris les homicides. Cette division du travail produit un cloisonnement qui protège les commanditaires de toute identification directe. Le donneur d’ordres n’est plus au bout du fusil. Il est peut-être injoignable.

Le rajeunissement des exécutants est l’une des manifestations les plus frappantes de cette évolution. Les données du Sirasco sont sans ambiguïté : en 2024, 24 % des enquêtes élucidées sur des homicides impliquaient des auteurs âgés de moins de vingt ans. Pour les trois premiers trimestres de 2025, cette proportion monte à 28 %. En France, les plus jeunes tueurs identifiés ont quatorze ans. Ce ne sont plus des profils issus exclusivement de quartiers en rupture ou de viviers traditionnels du grand banditisme. Ce sont des adolescents recrutés en ligne, parfois sans aucun lien préalable avec le milieu criminel.

Les exemples documentés dans le rapport illustrent la mécanique avec une précision glaçante. Un adolescent interpellé à Romans-sur-Isère en novembre 2024 explique être venu vendre de la drogue, avant qu’on lui propose 30 000 euros pour tuer une cible désignée par téléphone. En février 2025, un mineur marseillais arrêté dans le Gard déclare avoir été recruté sur Telegram pour participer à un homicide : les deux tireurs devaient toucher entre 15 000 et 20 000 euros, le pilote de véhicule 10 000 euros et le mineur chargé de filmer et diffuser les faits, 2 000 euros. Le crime filmé comme prestation de service, monétisé, sous-traité, géolocalisé. L’économie criminelle a développé ses propres chaînes de valeur.

Ce rajeunissement des auteurs est également l’un des facteurs explicatifs de la violence croissante. Le nombre de règlements de comptes entre délinquants a augmenté de 28 % entre 2021 et 2025. Des exécutants moins expérimentés, moins « professionnels » au sens où l’entendrait le milieu lui-même, génèrent mécaniquement plus d’erreurs et plus de victimes collatérales. Le Sirasco en dénombre six pour la seule année 2025. La violence se diffuse spatialement et socialement : elle n’est plus confinée aux grands bassins urbains traditionnels, elle touche l’ensemble du territoire.

Quand la criminalité organisée défie l’État

La dimension la plus préoccupante du rapport tient peut-être à ce que le renseignement criminel perçoit comme une volonté de rapport de force direct avec les institutions. La DZ Mafia, organisation criminelle structurée née de la guerre des trafics, a tenu en octobre 2024 une conférence de presse dont les codes empruntaient délibérément à la communication du terrorisme corse. Au printemps 2025, une vague d’attaques contre les prisons et les agents pénitentiaires a été documentée. Des contrats ont été mis sur la tête de représentants de l’État : 100 000 euros proposés sur Telegram pour viser un juge d’instruction de Créteil en mars 2025, 120 000 euros pour le chef de la détention des Baumettes fin novembre 2024.

Le renseignement criminel ne minimise pas la portée de ces signaux : « Le degré actuel de violence de cette organisation et les menaces déjà proférées à l’encontre de représentants des institutions laissent craindre qu’elle n’attente effectivement à la vie de certains d’entre eux. » Ce n’est plus seulement une question d’ordre public au sens ordinaire du terme. C’est une organisation qui teste la capacité de l’État à protéger ses propres agents, et qui le fait de manière délibérée, comme un message.

À cette menace s’ajoute une convergence nouvelle que le rapport signale avec insistance : le rapprochement entre le milieu de la cybercriminalité et la criminalité organisée traditionnelle. Philippe Chadrys, directeur national adjoint de la police judiciaire, le formule ainsi :

« Nous constatons une porosité croissante entre le milieu de la cybercriminalité et le reste de la criminalité organisée. À la base, les hackers utilisaient le vol de données comme levier pour la demande de rançon, ça n’avait pas forcément de valeur en soi. Désormais, il y a une explosion des vols de données parce qu’elles sont recherchées par différents types de criminalité. »

Les données volées lors de cyberattaques, fichiers d’identité, données de tir de la Fédération française, informations administratives, se retrouvent revendues sur le darkweb à des fins d’escroqueries, d’usurpations d’identité ou de ciblage de victimes. La logique pourrait aller plus loin : des organisations criminelles envisageraient de recruter des hackers pour pénétrer les systèmes informatiques portuaires, afin de faciliter les importations de stupéfiants sans avoir à corrompre d’agents. Le port du Havre a ainsi été victime d’une attaque de ses réseaux informatiques en 2022, dont les analystes n’excluent pas qu’elle s’inscrive dans cette logique.

Ce que décrit le Sirasco, au fond, c’est une criminalité organisée qui a absorbé les outils de la transformation numérique plus vite que les institutions chargées de la contenir. La question qui se pose n’est pas seulement sécuritaire au sens étroit : elle porte sur la capacité de l’État à maintenir le monopole de la violence légitime et la maîtrise de ses propres données sur l’ensemble de son territoire, face à des acteurs qui ont su se moderniser.

Source : lepoint.fr

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