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FRANCE : CRÉPOL ET LE « RACISME ANTI-BLANCS », UN CONCEPT CONTESTÉ EN SCIENCES SOCIALES

, par  Robert Bibeau , popularité : 27%
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Par Khider Mesloub.

En France, l’affaire de Crépol vient de connaître un nouveau rebondissement. Et il est de taille. En juillet, les juges d’instruction avaient retenu contre les quatorze mis en examen la circonstance aggravante de racisme, estimant que le meurtre de Thomas Perotto et les tentatives de meurtre commises lors du bal de novembre 2023 avaient pu l’être en raison de l’appartenance des victimes à « la race blanche et à la nation française ».

Aussitôt, une partie de la droite et de l’extrême droite avait trouvé dans cette décision judiciaire la confirmation d’une thèse défendue depuis longtemps : le « racisme anti-Blancs » existerait bel et bien en France et Crépol en constituerait désormais l’une des manifestations les plus tragiques.

Seulement voilà : le parquet de Valence vient de contester cette qualification. Dans son réquisitoire définitif du 17 août, il estime que les éléments recueillis pendant l’instruction ne permettent pas de caractériser suffisamment le mobile raciste. Les témoignages faisant état de propos visant les Blancs ou les Français sont jugés « très minoritaires », « imprécis et parfois contradictoires ». Certains auraient évolué au cours de l’enquête. Surtout, aucun témoin ne serait capable d’attribuer précisément les propos incriminés à tel ou tel mis en examen.

Cela étant, l’affaire Crépol soulève une question encore importante. Comment passe-t-on d’éventuelles insultes racistes prononcées par quelques individus à l’existence d’un phénomène social baptisé « racisme anti-Blancs » ? C’est précisément là que commence le problème. @@b@@Du fait divers au « racisme anti-Blancs »@@/b@@

Il faut distinguer trois choses que le débat politique français, notamment dans l’espace de la fachosphère, mélange continuellement : l’acte raciste individuel, sa qualification pénale et l’existence supposée d’un système social de racisme anti-Blancs. Qu’un individu puisse détester, insulter ou agresser une personne parce qu’elle est blanche ne présente aucune impossibilité logique. Un préjugé racial n’est pas réservé à une population déterminée. Le droit français ne dit d’ailleurs pas autre chose. La circonstance aggravante de racisme peut être retenue indépendamment de la couleur de peau de la victime.

Mais reconnaître cette possibilité juridique ne résout absolument pas la question sociologique. Car un acte raciste dirigé contre un Blanc ne démontre pas davantage l’existence d’un système de « racisme anti-Blancs » qu’une discrimination individuelle contre un membre d’un groupe majoritaire ne démontre l’existence d’un système institutionnel organisé contre ce groupe. C’est pourtant ce saut que permet souvent l’expression. Un Blanc est insulté parce qu’il est blanc. Donc il existe un « racisme anti-Blancs ». Puisqu’il existe un « racisme anti-Blancs », les Blancs constitueraient à leur tour une population victime de racisme.

Et l’on finit ainsi par installer une symétrie entre des phénomènes dont l’histoire, l’ampleur et les mécanismes sociaux n’ont rien de comparable. Le fait divers devient catégorie politique. La catégorie politique devient phénomène social. Et le phénomène social finit par être présenté comme une évidence. @@b@@Une notion loin de faire consensus chez les chercheurs@@/b@@

Or cette évidence n’en est précisément pas une. Le concept de « racisme anti-Blancs », particulièrement lorsqu’il prétend établir une symétrie avec les racismes historiquement et structurellement constitués, est fortement contesté dans les sciences sociales. En 2012, le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel avaient ainsi publié une tribune au titre sans ambiguïté : « 

“Racisme anti-Blancs”, non à une imposture ! } » Leur critique ne consistait nullement à prétendre qu’un Blanc serait biologiquement immunisé contre l’injure raciale. Elle portait sur autre chose : la transformation de tensions, d’insultes ou de conflits particuliers en catégories raciales globales opposant « Blancs » et « non-Blancs ». D’autres recherches ont étudié la manière dont le « racisme anti-Blancs » s’est constitué en problème public, notamment à travers son traitement politique et médiatique. Car les mots ne sont jamais neutres. Dire qu’un individu a proféré une insulte contre un Blanc décrit éventuellement un comportement. Parler du « racisme anti-Blancs » désigne déjà un phénomène collectif. C’est toute la différence. @@b@@Racisme : préjugé ou rapport social ?@@/b@@

La controverse vient en réalité de la définition même du racisme. Si l’on appelle racisme toute hostilité dirigée contre quelqu’un en raison de son appartenance raciale supposée, alors un racisme dirigé contre des Blancs peut évidemment exister. Mais une partie des sciences sociales donne au racisme une signification plus large. Le racisme n’est alors plus seulement une opinion imbécile dans la tête d’un individu. Il constitue également un rapport social historiquement construit, capable de produire durablement des discriminations dans le logement, l’emploi, les institutions, les représentations collectives ou l’accès aux ressources, telles que les subissent de façon systématique les Noirs et les Arabes en France.

Et c’est ici que la symétrie devient problématique. Pour démontrer l’existence d’un racisme anti-Blancs comme phénomène structurel en France, il ne suffit pas d’aligner des insultes ou des agressions. Encore faudrait-il démontrer que les Blancs, en tant que Blancs, connaissent une discrimination durable et systématique dans l’accès au logement, à l’emploi, à l’éducation, aux institutions, aux fonctions politiques ou aux ressources économiques. Autrement dit : un système. Quelques insultes, aussi condamnables soient-elles, ne constituent pas un système social. Quelques agressions non plus. Et même un crime dont le mobile anti-Blanc serait judiciairement établi ne suffirait pas, à lui seul, à en démontrer l’existence. @@b@@Crépol : ce que dit le parquet, et ce qu’on lui fait dire@@/b@@

L’affaire Crépol est particulièrement révélatrice de cette confusion. Le Point titre : « Crépol : quand la justice se déchire sur le racisme anti-Blancs ». Mais la justice ne se déchire nullement sur l’existence sociologique du « racisme anti-Blancs ». Elle débat d’une question pénale beaucoup plus précise : existe-t-il suffisamment d’éléments permettant d’établir que les crimes commis cette nuit-là ont été motivés par l’appartenance raciale ou nationale des victimes ? Les juges d’instruction ont estimé que oui. Le parquet considère que non. Et les juges devront finalement trancher. La prudence devrait donc être élémentaire. Elle l’est d’autant plus que le parquet relève que des insultes racistes auraient été dénoncées « de part et d’autre » au cours de la soirée.

Mais dans le débat médiatique dominé par la fachosphère, cette complexité disparaît rapidement. Crépol devient « le racisme anti-Blancs ». Thomas devient le symbole des « Blancs victimes ». Et une affaire criminelle dont les responsabilités individuelles et les motivations précises doivent encore être judiciairement établies se transforme en démonstration générale sur l’état racial de la société française. @@b@@De la jubilation au déchantement@@/b@@

La fachosphère, l’extrême droite et ses satellites identitaires n’auront d’ailleurs pas attendu l’issue de la procédure pour sabrer le champagne. Lorsque les juges d’instruction ont retenu, en juillet dernier, la circonstance aggravante de racisme, toute cette galaxie s’est empressée d’y voir la consécration judiciaire tant espérée du « racisme anti-Blancs ». Crépol allait enfin fournir le cas emblématique, la pièce à conviction, le certificat judiciaire tant attendu permettant de convertir une vieille construction idéologique en vérité officiellement estampillée par la justice bourgeoise. On célébrait déjà le « premier grand procès du racisme anti-Blancs », comme si l’affaire était définitivement jugée et le mobile racial irrévocablement établi.

La prudence judiciaire pouvait attendre : le verdict idéologique, lui, était déjà prononcé. Quelques semaines plus tard, le parquet de Valence vient gâcher la fête. Les témoignages invoqués sont jugés « très minoritaires », « imprécis et parfois contradictoires » ; les propos rapportés ne peuvent être attribués avec suffisamment de certitude aux mis en examen ; les charges sont considérées comme insuffisantes pour retenir la circonstance aggravante. Ceux qui avaient transformé une décision provisoire de l’instruction en validation historique du « racisme anti-Blancs » déchantent donc aujourd’hui. Non que le parquet ait décrété l’inexistence de toute hostilité raciste envers les Blancs : il rappelle simplement, par la rigueur de la procédure, qu’entre le récit militant et la preuve judiciaire existe une distance que l’empressement idéologique avait commodément abolie. À peine croyait-elle tenir son grand procès du « racisme anti-Blancs » que l’extrême droite en avait déjà rédigé le verdict. Le parquet de Valence vient refroidir les réjouissances : la justice, contrairement aux tribunaux de la fachosphère, exige encore des preuves. @@b@@La fabrique d’une symétrie@@/b@@

C’est ici que l’expression « racisme anti-Blancs » acquiert toute sa fonction politique. Elle permet d’établir une symétrie. Il existe un racisme anti-Noirs ? Il existerait son équivalent anti-Blancs… Un racisme anti-Arabes ? Son pendant anti-Blancs. Des discriminations frappent certaines minorités ? Les Blancs seraient eux aussi victimes d’une discrimination équivalente. La société ne serait donc plus traversée par des rapports sociaux historiquement constitués, mais simplement par une multitude de communautés se détestant réciproquement. Tout le monde serait raciste. Tout le monde serait victime. Et puisque tout le monde serait victime, les différences d’histoire, de position sociale et de pouvoir pourraient disparaître derrière une confortable équivalence.

Or l’histoire n’est pas symétrique. Les traites esclavagistes, les systèmes coloniaux, la ségrégation, les législations raciales ou certaines discriminations institutionnelles ne sont pas la simple addition d’insultes prononcées par des individus. Ce furent des systèmes politiques, économiques, juridiques et sociaux. Les comparer mécaniquement à une insulte lancée dans une rue ou pendant une bagarre revient à confondre préjugé racial et système de domination.

Il faut néanmoins éviter l’erreur inverse. Contester le concept de « racisme anti-Blancs » ne doit pas conduire à nier qu’un Blanc puisse être agressé parce qu’il est blanc. Si demain une enquête établit qu’une personne a été attaquée exclusivement en raison de sa couleur de peau blanche, l’acte possède évidemment une dimension raciste. Le nier au nom d’une théorie sociologique serait absurde. Mais reconnaître cet acte n’oblige nullement à transformer son existence en preuve d’un système général de domination des Blancs. Voilà précisément la distinction que le débat public peine à maintenir. Un acte de racisme visant un Blanc n’est pas la preuve de l’existence d’un « racisme anti-Blancs » comme phénomène structurel. C’est même toute la question. @@b@@Crépol ou l’art de transformer une affaire criminelle en théorie de la société@@/b@@

Thomas Perotto est mort à seize ans. Ce fait est suffisamment tragique pour qu’il n’ait nul besoin d’être transformé en matériau idéologique. La justice doit déterminer qui l’a tué, dans quelles circonstances et pour quelles raisons. Si elle établit que son meurtre fut motivé par une haine raciale, cette circonstance devra évidemment être retenue. Si elle ne peut pas l’établir, elle ne doit pas l’inventer. Pour le moment, le parquet s’est prononcé contre cette qualification.

Mais aucune décision judiciaire concernant Crépol ne pourra, à elle seule, trancher une question relevant des sciences sociales. Même la reconnaissance définitive d’un mobile anti-Blanc dans cette affaire ne démontrerait pas davantage l’existence d’un système de « racisme anti-Blancs » en France. Elle démontrerait qu’un crime raciste a été commis. Rien de moins. Mais rien de plus.

C’est précisément cette frontière que brouille l’exploitation politique des faits divers : on part d’un événement particulier pour fabriquer une catégorie générale, puis on utilise cette catégorie générale pour relire toute la société.

Crépol mérite mieux. La mémoire d’un adolescent assassiné mérite mieux. Et la compréhension du racisme mérite surtout mieux que cette comptabilité identitaire où chaque communauté devrait désormais exhiber ses victimes afin de réclamer sa part dans le grand marché contemporain des concurrences raciales.

Khider MESLOUB

Voir en ligne : https://les7duquebec.net/archives/306298




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