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le : 25.05.2012


Mémoires d’un Paysan Bas-Breton ... (suite)

Les farouches montagnards de Kabylie

Publié le dimanche 27 septembre 2009, par TOTO.
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Le récit de Jean-Marie Deguignet (1834-1905), paysan miséreux du Pays Bas-Breton devenu, par nécessité de survie, militaire sous le second Empire, est absolument passionnant.

Après avoir participé en 1855 à la guerre de Crimée, puis à la guerre d’Italie en 1859, et s’en être sorti sans dommage avec le grade de sergent ... il est contraint à son retour en Bretagne en 1861 de rempiler encore une fois pour ne pas mourir de faim, comme simple soldat au 63 eme de ligne ( bureau de Brest), régiment d’Afrique en partance pour pacifier ... l’Est Algérien.

Voici donc un extrait de ce récit d’époque qui fourmille de détails qui remettent fortement en question bien des stéréotypes de la pensée unique en vigueur ...

Episode 2/2

 [1]

<< Quand nous descendimes de la montagne à Constantine, nous trouvâmes le régiment encore prêt à repartir, pour Sétif cette fois, du côté opposé à Tébessa, c’est-à-dire en face et tout près de la grande Kabylie, près de ces terribles montagnards qui ne sont, dit-on, ni maures ni arabes, quoiqu’ils aient adopté l’islamisme, et qui ne furent jamais soumis par aucun des conquérants de l’Afrique Occidentale.

De quelle race sont donc ces Kabyles, me demanda un jour mon ami, quand nous étions en route vers Sétif. Ça, répondis-je, personne ne doit le savoir, pas plus que personne ne sait et ne saura jamais de quelle race nous sommes, nous autres Bretons, sinon, comme les Kabyles que nous sommes de la race blanche.

Mais d’où ces Bretons sont-ils descendus en Bretagne, qui parlent une langue qui n’a pas d’analogue au monde, à laquelle par conséquent on ne connaît ni père, ni mère, pas plus du reste qu’on ne lui connait ni fils, ni filles ?

Ces Bretons, comme les Kabyles, ne se sont jamais soumis à leurs vainqueurs qui les ont gouvernés et administrés. Ils n’ont rien gardé des Romains qui les ont si longtemps administrés, pas même un mot de leur langue ; ils ne veulent pas davantage en apprendre des Français qui les administrent depuis quatre cents ans.

Bretons toujours, voilà leur cris.

Tous les journaux bretons ordinaires rédigés par des curés portent en tête et en grosses lettres "Doue e Va Bro ", Dieu et ma Bretagne, et rien de plus.

Ces races sont comme les fauves, elles ne veulent pas se laisser dompter par la raison, elles n’écoutent que les charlatans noirs et blancs qui leur promettent des choses incroyables et impossibles dans un autre monde.

Mais nous allions bientôt avoir affaire à ces farouches montagnards de la Kabylie. Déjà des colons français avaient été pillés, incendiés et assassinés et d’autres furent obligés d’abandonner leurs fermes et rentrer à Sétif.

Les marabouts prêchaient partout la Guerre Sainte. Ils venaient de La Mecque consulter le grand prophète, lequel leur avait dit que l’heure était venue de chasser les infidèles. Ils n’avaient qu’à se soulever en masse et ces chiens de roumis s’enfuiraient épouvantés se noyer dans la mer comme les pourceaux de Génézareth.

Et tous les Kabyles crurent leurs Marabouts, et se soulevèrent pour pousser les roumis dans la mer, ou les égorger dans les montagnes. Ils se croyaient si sûrs de leur affaire qu’un grand caïd de Boussoda, ancien officier de tirailleur décoré et pensionné, partit un des premiers se mettre à la tête du mouvement après avoir attaché toutes ses décorations à la queue de son cheval.

Nous dûmes bientôt sortir de Sétif et aller camper sur une montagne en face des Kabyles pour les observer, mais nous n’étions pas en force pour aller les attaquer dans ces montagnes, ces gorges, ces défilés si dangereux.

Il fallait attendre du renfort. Nous restâmes là en observation jusqu’au printemps. Sur notre droite, à quelques lieues, il y avait encore un poste d’observation, il y avait de l’infanterie et de la cavalerie. C’était Takétoun, où il y avait un fort ou blocaus.

Une nuiit, un roumi vint nous avertir que la garnison de Takétoun venait d’être cernée par les Kabyles, et déjà à moitié massacrée. Aussitôt, on nous fit décamper et au point du jour nous nous mîmes en route. Mais pour gagner Takétoun, il nous fallut descendre dans les gorges, dans des défilés longs et étroits où nous fûmes également bloqués, car bientôt devant nous, sur la droite, sur la gauche et même derrière nous on ne voyait que des Kabyles qui, de tous côtés, poussaient des cris sauvages de triomphe, car ils pensaient qu’ils allaient bientôt nous égorger tous.

Nous ne pouvions marcher qu’en tiraillant à coups de baïonnettes et à coups de crosses. Heureusement pour nous, ces Kabyles n’étaient pas armés, ils n’avaient qu’un fusil pour trois ou quatre, et le prophète, qui avait promis son aide, n’était pas encore arrivé sans doute.

Ceux qui n’avaient pas d’armes essayaient bien de nous lancer des pierres, mais ces Kabyles, quoique très forts et descendant peut-être de la même race sauvage de David, ils n’avaient pas la même force, ni la même adresse pour lancer les pierres que le vainqueur du géant Goliath.

J’assistai ce jour là à une scène tragi-comique entre un Kabyle et un caporal de notre compagnie. Celui-ci avait couru sur le Kabyle pour l’éventrer de sa baïonnette, mais celui-ci avait paré le coup en saisissant la baïonnette et le bout du canon du fusil. Et les voilà tous deux à tirer et à pousser jusqu’à ce que le caporal vaincu par son adversaire dût lâcher son fusil et se sauver bien vite pour ne pas recevoir dans ses flancs sa propre baïonnette.

Personne n’avait eu le temps de se porter au secours du pauvre caporal, chacun de nous ayant à se défendre contre plusieurs ennemis et ayant à chercher à éviter les rochers que ces nouveaux géants roulaient sur nous des crêtes des montagnes quoiqu’avec moins de force et d’habileté que le Père Éternel à Gabaon.

N’importe, malgré tant d’obstacles, et que nous n’avions rien mangé de la journée, nous pûmes arriver devant Takétoun à la nuit tombante pour nous y faire bloquer avec les malheureux bloqués de la veille, car aussitôt que nous fûmes arrêtés, un véritable cercle de fer et de feu s’était formé autour de nous et des projectiles tombaient sur nous de tous les côtés.

Notes

[1] Le Général Bugeaud

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5 Messages de forum

  • Mémoires d’un Paysan Bas-Breton ... (suite) 27 septembre 2009 08:16, par Geneviève LEMMER

    Merci Toto ! toujours aussi passionnant.

    Ce paysan breton, tout paysan qu’il était me semble plutôt cultivé...

    Répondre à ce message

    • Mémoires d’un Paysan Bas-Breton ... (suite) 27 septembre 2009 22:56, par TOTO

      Oui, en effet très cultivé, au bon sens du mot. Car il ne s’agit pas là de culture scolaire plus ou moins factice, mais bien de celle qu’on acquiert solidement, pas à pas, tout au long d’une vie mouvementée.

      Il apprend tout d’abord le français ( il ne parlait que Breton ) puis l’italien et l’espagnol, en étant tour à tour mendiant, vacher, soldat, sergent, cultivateur, assureur, débitant de tabac et enfin miséreux.

      Il fait toutes les guerres du Second Empire : Crimée (de là il va à Jérusalem ) Italie, Algérie, et Mexique ... et en tire tous les enseignements possibles.

      "Une jolie fleur dans une peau de vache" comme dit Brassens.

      Répondre à ce message

    • Mémoires d’un Paysan Bas-Breton ... (suite) 28 septembre 2009 10:06, par Ida Kerisit

      Il me fut très sympatique ce paysan breton

      Répondre à ce message

  • Mémoires d’un Paysan Bas-Breton ... (suite) 8 novembre 2009 09:39, par Geneviève LEMMER

    Comme je savais que j’allais avoir le temps de lire, je m’étais procuré le livre de Jean-Marie Deguignet.

    Après avoir lu les quelques extraits déposés sur NJ par toto, je pensais plus que j’allais retrouver une partie de l’histoire de mes ancêtres arrivés dans l’est-algérien. En fait ce livre est une fine étude de la vie sociale des paysans bretons au XIXe siècle, et j’ai été vraiment transportée par le récit de Jean-Marie : paysan doté d’une grande intelligence qui s’est engagé dans l’armée parce qu’il voulait apprendre à mieux lire, mieux écrire, savoir toujours plus, pour lui miséreux c’était un des meilleurs moyens. Un être remarquable.
    Quant aux récits de la vie sociale bretonne, rien ne manquait : les croyances, les superstitions, la sorcellerie, la religion, le chat noir, rien ne manquait !!! un vrai régal !

    Merci encore toto

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    • Mémoires d’un Paysan Bas-Breton ... (suite) 8 novembre 2009 13:40, par TOTO

      Oui Geneviève, ce livre est très intéressant comme l’est aussi celui d’Emilie Carles : "La Soupe Aux Herbes Sauvages" qui raconte la vie des paysans Haut-Alpins au tout début du xx ieme siècle.

      Ces témoignages apportent notamment un démenti cinglant à tous les intello-détracteurs de la présence française en Algérie qui claironnent haut et fort les soit-disantes conditions de vie lamentables des fellah prétendument ruinés par le colonialisme ... en oubliant de préciser que les conditions de vie de ces fellah n’avaient rien à envier à celles de nos paysans dans bien des régions de France métropolitaine ... ce que j’ai pu personnellement constater de visu dans les années 50 et +.

      Ces livres nous aident à combattre les propos malveillants de ces gens de mauvaise foi

      Répondre à ce message

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